Jean-René

Jean-René

   

Jean-René Huguenin publie La Côte Sauvage en 1960. Le roman reçoit un formidable succès. Pendant des années, l’auteur se livre également sur les pages blanches d’un cahier : il dénonce la sécheresse et la médiocrité de son époque. Il a foi en la jeunesse, se fait le chantre d’un nouveau romantisme… En novembre 1961, il est appelé sous les drapeaux. Lors d’une permission, le 22 septembre 1962, il se tue en automobile… Il avait vingt-six ans.

La jeunesse est-elle une période bénie de la vie ou l’enfer contigu de l’incertitude et de la souffrance ? Alain avait vingt-cinq ans. Il n’aspirait plus au bonheur. Chaque matin, il fixait le plafond et le voyait plus bas chaque fois. Alain avait une peur obsessionnelle de la mort. Et dans l’idée de la mort, la souffrance lui était par dessus tout insupportable, il ne s’y familiariserait jamais. L’agonie est trop cruelle et il comprenait enfin qu’il vaut mieux vivre sans modération que dans l’attente d’une maladie. La vie est une tumeur non maligne, la société un cancer. Autant s’engager sans retenue en attendant le verdict du médecin et l’impuissance du chirurgien. La mort vient toujours à point pour qui sait attendre...

Alain voulait maintenant chasser de son esprit névrosé l’envahissante Camarde… Pour s’encourager, il avait pris l’habitude d’analyser tous les faits de son quotidien et entrevoyait chaque événement comme un signe… Il lut un jour le Journal de Jean-René Huguenin… Ce fut une révélation : il se retrouvait dans chacune des pensées de l’auteur dont les mots résonnèrent longtemps dans son esprit. Il avait trouvé en Huguenin un Maître et partageait avec lui une intimité étrange, un regard critique et sans illusion…

Il pleuvait ce jour-là. Il pleuvait et le temps maussade accentuait son esprit chagrin. Alain était au volant de sa vieille Peugeot 104 verte. Il détestait rouler sous une pluie battante et balayée par le vent. Il pleuvait et il roulait sur la chaussée glissante. Les véhicules le précédant projetaient sur son pare-brise des jets d’eau, tels les flots fouettant la proue d’un navire. A la barre, il tentait de conserver sa trajectoire… Il conduisait un peu à l’instinct. Son véhicule le guidait parfois lorsque dans ses songes il baguenaudait bien loin de la route. Le plus dur pour lui était de lutter contre le sommeil. Insomniaque la nuit, il péchait le jour par ses récurrentes fatigues. La concentration que nécessite la conduite l’entraînait vers une inévitable somnolence, sur l’autoroute en particulier où la trajectoire monotone l’assommait invariablement. Conscient de ses limites, et parce qu’il refusait de payer l’octroi, il préférait les routes nationales…

Il pleuvait et la pluie ne se fatiguait pas de tomber. Il pleuvait encore et toujours. Il lui semblait qu’à chacun de ses périples en voiture, la pluie se mettait à tomber. Les essuie-glaces de la vieille Peugeot ne balayaient plus guère que de l’air sur un pare-brise parsemé de gouttes d’eau… Il faisait nuit. Dans les ténèbres, il se fiait aux phares venus de face dont l’éclat traversait la vitre avant, dans un prisme irisé que reflétaient les gouttes. Il distinguait difficilement la chaussée et se laissait guider par un peu d’instinct et les feux arrière des véhicules le précédant. Guidé par une force intérieure, il sentait que le chemin à suivre lui était tracé…

Dans le silence de son âme et dans le bruit assourdissant de la vieille carlingue, il était aspiré par une sorte de vide. La musique le coupait bien souvent du reste du monde. Il trifouillait sans cesse son auto-radio et chantonnait sitôt un air connu afin de s’évader d’une concentration pénible. La tristesse des jours défilait au gré des rythmes écoutés. Devant lui les paysages s’effaçaient. Surnageant sur l’asphalte au volant de son « bolide », il fermait les yeux. Il roulait… Par ce foutu temps, il regrettait de ne pas avoir pris le train.

Alain roulait un peu rapidement. Sa vie défilait comme le paysage devant lui. La pluie accompagnait la voiture dans un trajet sinueux, les méandres de l’existence. La pluie coulait comme les larmes tout au long d’une vie…

Depuis vingt minutes, il essayait de doubler une camionnette du Samu. Il se hâtait, pressé de rentrer. Après plusieurs tentatives, il la doubla enfin. La circulation était dense et pénible pour qui déteste perdre son temps. Il se frotta les yeux. La fatigue le guettait sournoisement. Sa nuque devint lourde. Il la massa de sa main droite. Le temps ne s’améliorait guère et il lui tardait de rentrer. Rentrer, une idée fixe, comme le temps qui se fige au volant. Et puis cette lassitude, cette attention requise, cette vigilance que nécessite une conduite éreintante… Il s’imaginait déjà assis dans son fauteuil écoutant une ballade de Chopin ou la poésie de Ferré. Et puis… Le trafic ralenti commençait à l’agacer. « Ces cons n’ont rien d’autre à foutre que de passer leur putain de vie au volant de leur bagnole !», hurla-t-il. Entre ses pensées et l’agacement causé par le trafic, Alain ne se concentrait guère. Il écoutait Alan Stivell, mais énervé, voulait entendre autre chose : il chercha dans la boîte à gant et trouva une cassette de Renaud. Il regarda devant lui, entre deux passages des essuie glace, pour ne rien voir d’autres que l’arrière de cette voiture, encore et toujours la même depuis qu’il avait doublé le Samu. Il dut freiner deux trois fois brutalement pour éviter le choc. Il pleuvait encore et toujours. Sa tête s’inclinait lourdement sous le poids de la fatigue, l’obligeant à plusieurs reprises à se ressaisir en sursaut. Et puis… Il regarda un court instant la route devant lui et dans un geste rapide inclina son regard sur les titres de la compilation… Il enclencha dans le vieil auto radio la cassette d’un anar vieillissant singeant l’adolescent éternel qui ne voudrait pas vieillir, un schéma récurrent… Il leva les yeux. Un virage à 90 degré le défia soudainement. La visière de sécurité lui sauta aux yeux. Il n’eut que le temps de donner un violent coup de volant sur la gauche pour tenter de redresser sa trajectoire. Il évita de justesse la barrière mais ne put contrôler la suite. La voiture s’emballa et dans une colère céleste s’écarta de sa voie… La chaussée était glissante. Les freins crissèrent. L’horizon disparut et tout se précipita dans une ronde infernale. Le mur, la visière, la visière, le mur… Le temps s’arrêta soudain. Une lumière vive l’aveugla un instant. Des volutes bleus l’élevèrent au dessus de la mêlée. Une merveilleuse symphonie retentit dans l’habitacle du véhicule qu’interrompit un violent choc qui le projeta vers l’avant. Un écho de bris de glace se répandit sur un long périmètre dont la pauvre 104 était le centre. Des flashs surgirent, des photos et des tableaux, des regards et des sourires... Le temps s’arrêta. Un rapide vortex l’entraînait dans une ronde, une ronde infernale, celle des souvenirs et du temps qui passe. Une terrible chaleur envahit tout son corps. Son cœur fut dans les transes et s’accéléra poussé par un vent de panique. Le temps s’arrêta… Le soleil apparut une fraction de secondes pour disparaître aussi vite sous une violente grêle. Le temps s’arrêta… Le temps s’arrêta et Jean-René apparut alors comme un ange. Son visage se mêlait à cette Carmagnole et le cri du révolutionnaire appela à la liberté… JRH, Jean-René Huguenin ou Je Rends Heureux comme le surnommait Jean Edern Hallier…

Dans un chaos extraordinaire, le monde s’écroula sous une avalanche de bris de glace. Des cris retentirent au loin, des gémissements, des pleurs qui le saisirent au cou. Il fixait la route de sa voiture immobile, silencieuse. Il tremblait. Il tremblait surpris par le froid glacial envahissant son esprit. Une voix lancinante et aiguë hurlait à la mort comme les loups appellent à l’amour les soirs de disgrâce. En un instant, il fut projeté dans une autre dimension. Le vacarme alentour ne devint plus qu’un lointain échos… Sous un épais brouillard, bercés par une subjuguante musique subliminale, des corps se mirent à se mouvoir dans une étrange danse macabre. La route se souleva pour l’envelopper de sa robe grise. Une étoile au dessus de sa tête se mit à briller comme les néons d’une sordide boîte de nuit d’où s’élevèrent en volutes quelques sombres nuages de fumée. De ce caveau à l’univers underground où se dandinaient lascivement de grosses filles felliniennes à fortes poitrines, dissimulées sous un épais maquillage, cigarette à la main, il gravit une par une les marches des escaliers et parvint à la hauteur du trottoir, le monde des vivants, où l’aveugla une violente lumière dans un éclair de lucidité. Il regarda autour de lui et vit des ombres agitant leurs bras décharnés sur le spectre à la bouche bée fixant ses yeux révulsés vers le néant de ses pensées… Une sirène retentit. La portière droite s’ouvrit brutalement. Un homme entra pour couper le contact, un autre ouvrit le capot pour débrancher la batterie. La sirène retentit, le Samu tout proche… Une foule s’amoncela tout autour de lui, comme des vautours. L’agitation grondait petit à petit. Des phares l’aveuglèrent striant sa vue de rais blancs, à moins qu’ils ne fussent bleus. Le temps s’était figé, sous le regard obscur d’intrigants lémures... La nuit enveloppait de ses draps sombres un monde endormi qui soudain fut réveillé. Il ne sentait rien que ses jambes qui tremblaient. Au loin, seulement des cris, à moins que ce ne fussent des pleurs, ou les deux à la fois… Le silence paralysait l’atmosphère, ce silence qui vient du plus profond de son être. Il eut envie de vomir… La terre tremblait et la peur grondait. La pluie toujours tombait sur ce décor où gisait, au milieu de nulle part, l’épave de tôle... La terre grondait et la peur était là…

Sa vue se précisa soudain comme s’il eût pu régler ses verres pour observer enfin le monde… On le sortit de son véhicule comme s’il eût été contraint de se projeter hors de son existence pour enfin comprendre le sens de sa vie… Le défi avait été relevé, l’épreuve réussie, comme si cela était écrit quelque part…

Jean-René apparut à nouveau, observant le décor qui se consumait sans gloire. Ses yeux se fixèrent sur lui. Il se mit à courir vers le jeune écrivain trop tôt disparu, dont les bras s’ouvraient à lui… « Ça va ? », demanda inquiet un pompier… Alain courut, courut… « Ça va ? »… Il courut… « Monsieur, ça va ? »… Et soudain s’immobilisa. Il s’immobilisa et sut que ce n’était pas le moment… « Oui, ça va »… « Vous êtes sûr ? »… Jean-René, cigarette en bouche, souriait amicalement, complice et protecteur. Jean-René, l’ange gardien, se retourna et dans un geste lent, lui fit un signe de la main avant de disparaître comme il était venu… « Ça va mieux, beaucoup mieux… »

Deux hommes le soutenaient quand il retrouva tous ses esprits. Près de la Peugeot 104 gisait sur le côté une Peugeot 205. Une enfant, choquée, pleurait, hystérique, dans les bras de sa mère. La pluie ne se lassait toujours pas de tomber. Une longue file de voitures formait une ligne infinie le long du sinueux chemin. Pompiers et policiers assuraient les formalités quand lui ne se souvenait ni de son nom ni de son âge. L’accident n’était qu’une anecdote. Le drame était évité de justesse. La femme et l’enfant dont la voiture avait été percutée s’en sortaient miraculeusement indemnes. Lui, il était vivant, bien vivant maintenant… La mort, l’Ange de Baudelaire, s’en était allée sans bruit, passant tout près au dessus des têtes…

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