Un Réve étrange

Un Rêve étrange

 
Primé au Concours de la Nouvelle 2002
   
1914

Je suis soldat. Soldat français et j’attends. J’attends la mort. Car je vais mourir. Je le sais. Je le sens. Je vais mourir. J’en ai rêvé cette nuit. J’ai rêvé de ma mort. Dans des détails troublants, un rêve prémonitoire. Dans quelques heures, les Allemands vont lancer une attaque surprise.

Le premier à tomber sera Jacques, d’une balle en pleine poitrine. Il sera projeté en arrière en hurlant à la mort. Comme je l’ai vu dans ce rêve. Il va mourir le premier de la section. Lui, le plus jeune de nous tous.

Je serai le troisième à mourir. Jean-René, mon ami, me prendra dans ses bras. Cet idiot va pleurer. On ne pleure pas quand un soldat meurt. Il va pleurer. Je lui ai fait promettre de ne pas pleurer si les Boches me buttaient avant lui. Et pourtant il va chialer comme un gosse... Il a toujours eu peur. Gamin, il se foutait toujours dans mes bottes parce que les grands l’emmerdaient. Que croit-il ? Qu’on est là pour s’amuser ? Je l’aime comme un frère. Mais qu’est-ce qu’il croit ? Que je n’ai pas peur ? J’ai envie de vomir depuis dimanche… Jean-René, il gueule sans arrêt que cette guerre n’est pas son problème. Jean-René, c’est un breton, il n’a jamais vu Paris… Moi, mon père, comme mon grand-père, sont morts pour la France. Alors moi aussi je vais mourir pour la France… Aujourd’hui, ce n’est pas le moment de réfléchir. Je vais mourir. Alors je regarde le ciel et j’essaye de me vider l’esprit. J’ai peur. J’attends…

Pierre sera le deuxième touché. Pierre et moi on s’est disputé hier soir. Une querelle ridicule… Il s’en fout de la France… Pierre est un lâche. Il chiale tous les soirs. Il nous fout les boules. Sa femme attend un gosse de lui. Si c’est une fille, il veut l’appeler Marie, comme la Vierge qu’il prie tous les soirs. Il croit peut-être que ça va le sauver ? De toute façon, il ne la verra jamais cette gosse. Il va se faire péter la galoche dès le début de l’assaut, d’une balle dans le cœur… Moi, je meurs cinq minutes après lui. J’ai bien fait de lui foutre mon poing sur la gueule à ce type qui n’a aucune fierté et qui meurt sans aimer son pays !

Je suis soldat. Soldat français et je vais mourir.

Je ne sais pas comment je sais tout ça. Je l’ai rêvé. Et ce rêve, c’était comme dans la réalité.

Je suis soldat et j’attends. Je suis avec ceux de la section. On discute. On se rassure. On plaisante même. On essaye d’oublier les Boches.

Qu’est-ce que je fais ? Je le leur dis aux autres ? Je les préviens de ce qui va se passer ? Ils vont me prendre pour un dingue ! Je crois que je ne vais rien leur dire. De toute façon, ils vont mourir. Toute la section. De toute façon, il faut mourir. La guerre, vaut mieux pas en survivre. Putain, pourquoi j’ai fait ce rêve ? J’ai la trouille. J’ai vraiment la trouille. Attendre la mort dans ce trou. Je ne comprends rien…

Il fait beau aujourd’hui. C’est chouette la campagne quand il fait beau. On est dans notre trou, tapis comme des rats. J’ai toujours aimé cette saison. C’est la vie qui renaît et s’épanouit. Les éléments rayonnent. Effervescence d’un moment d’éternité. Silence de la plaine… Mais l’orage gronde déjà…

Je suis soldat. Soldat français et je vais mourir. Au loin déjà résonnent les canons. « Cette fois c’est pour nous ! » reconnaît imperturbable le sergent. Un type qui connaît son métier. Un type qui n’a pas peur et qui nous montre l’exemple. Dans les armes, c’est le courage qui fait le grade. Moi, je ne suis que simple soldat. Et j’ai franchement la trouille. Surtout depuis ce rêve, où je percevais d’abord le bruit des canons au loin…

Comme pour me rassurer, je cherche près de moi un regard. Jean-René s’est laissé aller dans son pantalon et tremble. Jacques semble impatient de se jeter au combat. Pierre est à genoux. Il prie. Je croise les yeux du sergent. Il paraît inquiet. Si fragile pour une fois. Bien trop humain pour se battre. Comment lui dire que je vais mourir dans quelques instants ? Que ce n’est qu’une question de minutes ? De toute façon il doit bien s’en foutre de mon rêve. Il doit bien se douter que plus d’un va y laisser sa peau ce soir. Et pourtant j’ai besoin de le dire que je vais mourir, que je le sais…

Quand j’étais môme, je m’endormais tous les soirs en priant le Christ. Je lui parlais comme à un confident. J’avais besoin de me rassurer. Il était cet ami qui ne vous quitte pas. Il était ce miroir, cette conscience qui aujourd’hui me dit que je vais mourir. Je le suppliais de m’aider dans ces moments de doute et d’angoisse. Et c’est toujours au plus profond de moi que j’allais chercher l’énergie nécessaire pour affronter l’existence. Et c’est toujours au plus profond de moi que je trouvais les ressources pour surmonter toute épreuve. Et c’est toujours le Christ que je remerciais chaque fois. Et c’est toujours confiant et insouciant que j’affrontais la vie sans d’autre doute que celui de n’être pas assez fort pour rester fidèle à Dieu. Et c’est par faiblesse que je détournais mon regard de l’Eglise et c’est par faiblesse que je cessais alors de prier. Ce jour, mon âme perdit toute force. Le doute m’envahit. Je cessais de croire, abandonnant ma foi. Et je perdis mon seul ami. Je découvris la solitude. Et chaque soir, je n’eus plus que mes larmes pour pleurer. Et je perdis mon seul ami. Je découvris la peur. Et chaque soir, je n’eus que le silence pour m’écouter. Et je perdis mon seul ami. Je décrochai de ce mur ce crucifix qui me protégeait. Je défiais le destin. Je ne fus jamais plus heureux…

Je suis soldat. Soldat français et j’ai peur. Pourquoi ai-je fait ce rêve ? Ce rêve si étrange ? Ce rêve si réel ? Un obus frôle notre tranchée. Notre tombe. Des coups de feu retentissent. Ils semblent lointains mais se rapprochent vite. Tout s’accélère et se brouille dans ma tête. Nous nous précipitons dans un combat que je ne saisis pas. Qui sont nos adversaires ? Des cris me guident vers la bataille. Je cours. Encombré par tant de choses. Je me sens si lourd et pourtant je vole. Je cours avec un lien qui me retient. La vie peut-être. Et je vole au dessus de mes ennemis poussé par un élan divin qui m’appelle à lui pour oublier qui je suis. Déjà je ne suis plus…

Je suis soldat. Soldat français. Je cours vers mon destin. Je sais que je vais mourir. Je n’ai pas essayé de m’enfuir. On ne peut effacer ce qui est écrit. On ne peut fuir son destin. On ne guérit pas de la mort. Je cours. Comme tous les autres. Je meurs comme tout le monde. Je cours. Une fuite en avant. La chasse ouverte après les souvenirs. Ils défilent en cet instant comme l’eau coule dans les rivières. De l’enfant au soldat c’est un parcours chaotique. Et je souffle, épuisé par cette course qui n’en finit pas. Et je vois l’école où j’appris à lire. Et je vois ce pommier refuge de mes heures perdues. Et je vois cette tombe où reposent mes ancêtres. Et je vois cette chambre où reposent mes souvenirs. Et je vois ce bureau où sont posés tous les livres qui m’apprirent la liberté. Et je cours. Et je cours. Et je cours. Je cours. Je cours…

Je suis soldat. Soldat français et je vais mourir. Je le sais, depuis le 3 août, et je ne dors plus. J’attends mon tour. Nous ne sommes que de la chair à canon... Je m’en fous, moi, des Alliances, de la Serbie, de François Ferdinand… Putain de guerre… Guerre d’usure. Tout est bon pour tuer : grenades, lance-flammes, bientôt les gaz et l’aviation… L’offensive en Champagne… Les Boches la briseront…

Je suis soldat. Soldat français et je vais mourir. Je ne me pose plus de question… Serait-ce l’inconnu qui nous effraye ou en réalité le fait de savoir ? Savoir que l’on n’est rien. Rien que ce petit soldat qui court après son destin de petit soldat, comme des milliards d’autres petits soldats ont couru avant lui.

Je suis soldat. Soldat français et je vais mourir. Je regarde devant moi comme pour fixer l’éternité. Je regarde devant moi pour fuir tout ce qui nous entoure. Et pourtant je suis pris au piège. Il ne me reste qu’à courir droit devant. Et je cours. Je cours. Comme les autres. Dans la fumée, dans la poussière, je discerne difficilement ceux qui me précèdent. J’entends un cri, une brève plainte qui sitôt disparaît dans le chaos infernal qui nous aspire. Je cours et ma foulée rencontre un corps. Je m’arrête. Le temps s’arrête. Les tirs s’arrêtent. La vie s’immobilise quelques secondes. Mon regard croise ce visage conquérant. Les yeux grands ouverts, Jacques est un héros…

Je suis soldat. Soldat français et je vais mourir. Le combat m’aspire à nouveau bien vite dans ses tentacules. Je cours à nouveau. J’arrive à ce bosquet où se retrouve l’essentiel de la section. Nous reprenons notre souffle. Le sergent nous indique notre prochain objectif. La lisière de la forêt. Cela devient une obsession. Il faut atteindre la lisière de la forêt. Nous courons à nouveau. Jean-René est à côté de moi. Comme dans la cours de récréation. Il croit sans doute que je vais le protéger des Boches ? Où des balles ? Je suis à bout de forces. La forêt est toute proche. Encore quelques foulées. Encore quelques pas. Cette forêt est ma terre promise. Je cours. Je touche au but. Dans ma foulée je m’arrête net. Un homme est touché devant moi. Il reste debout les bras ballants. Je le retourne vivement comme pour le réveiller de sa torpeur. Du sang coule de sa bouche. Son flanc gauche est touché. Ses yeux sont grands ouverts. La vie le quitte sans autre état d’âme. Je serai le dernier visage qu’il fixera les yeux révulsés. Lui que je haïssais. Lui si impuissant. Lui si beau dans la douleur. Une larme coule sur son visage. Où serait-ce moi qui pleure ? Il s’effondre dans mes bras, Pierre est un héros…

Je suis soldat. Soldat français et je meurs. Je laisse tomber Pierre au sol. Je fais un pas. Plus que trois et j’atteindrai la forêt. Cette idée fixe. La forêt, le dernier de mes objectifs. La forêt de chênes. Comme ce cercueil, mon dernier refuge contre la folie. J’avance un peu. Je ne cours plus. Je n’ai plus de force. J’arrive à la hauteur de la forêt. Ma main, hésitante, touche l’écorce de cet arbre si majestueux. Je sens la sève qui coule dans cet arbre. Je sens la vie qui s’étale paisiblement. Mes genoux tombent à terre. Je lève la tête. Le sifflement d’un oiseau me libère de ce cauchemar. Une biche apparaît, frivole et légère comme le vent. Elle s’approche de moi. Son museau renifle l’odeur de la mort. Je caresse sa nuque. Ses yeux me fixent avec tendresse. Quand subitement apparaît un visage sur cet animal gracieux. Un visage merveilleux… Un visage séraphique. Elle me sourit. Je la regarde, ému. Elle est si belle. Je tends ma main tremblante vers sa joue. Je la caresse. Un rossignol nous berce de son chant. Nos corps s’attirent… Nos visages se rapprochent… Je ferme les yeux… Ses lèvres ont la saveur de l’éternité… Je suis bien. Je ne sens rien. Je ne sens plus rien. Même plus mon corps. Comme paralysé. Sans doute l’amour. Sûrement la mort. Je me sens bien, calme et serein. J’ai atteint la forêt. Mon dernier défi. La forêt est le refuge de tant d’êtres merveilleux. Ces elfes et ces lutins qui nous entourent. Ils chantent les louanges de l’amour éternel. Celui que l’on emporte avec soi dans l’autre monde. Une bonne petite fée vole au dessus de nos têtes et salue cette union bénie des dieux…Un arc-en-ciel jaillit à mes pieds. Je m’avance. Je suis enfin libre. Quelle douce sensation, étrange sensation, l’ivresse de l’instant magique…

Je suis soldat. Soldat français et je suis mort. Me tenant dans ses bras, Jean-René pleure sans fin. Je suis un héros…

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