Quelques constantes de l’écriture théâtrale de Lionel Courtot

De la légende à l’Histoire, de la satire au théâtre de la mémoire, l’écriture de Lionel Courtot explore une même question : que reste-t-il des êtres lorsque le temps, les idéologies ou l’Histoire menacent de les effacer ? Son théâtre privilégie la confrontation des points de vue, ramène les grandes figures à leur humanité et fait de la scène un lieu de mémoire et de transmission. Traversée par le doute, le rire et une certaine idée de la liberté individuelle, son œuvre regarde volontiers le désastre, mais refuse de lui abandonner le dernier mot. 

À première vue, les pièces de Lionel Courtot appartiennent à des univers très différents : légende bretonne, satire contemporaine, Grande Guerre, rapprochement franco-allemand, de Gaulle et Malraux, Mai 68… Pourtant, derrière cette diversité apparaît une remarquable continuité.

Les formes changent ; certaines interrogations demeurent : comment préserver sa liberté face aux systèmes qui enferment ? Que devient l’individu lorsqu’il est emporté par l’Histoire ? Comment vivre avec ce qui a disparu ? Et que peut transmettre le théâtre de ceux qui ne sont plus ?

 

Tout était peut-être déjà là

En 1999, Lionel Courtot achève sa première pièce, Ys, adaptation théâtrale de la légende bretonne, publiée l’année suivante. Écrite quelques années après la disparition de son père et pendant son service militaire, la pièce lui est dédiée.

Derrière la cité engloutie et l’affrontement entre christianisme et anciennes croyances, le jeune auteur place au centre de la légende un père et sa fille : Gradlon et Ahès, deux êtres qui s’aiment profondément mais que séparent leur rapport à la foi, à la liberté et, plus largement, deux visions du monde.

Plusieurs motifs essentiels de l’œuvre future apparaissent déjà : le conflit entre l’individu et les valeurs collectives, la confrontation plutôt que la démonstration, le doute, le grand homme rendu à sa fragilité, la disparition et surtout la transmission.

Car Ys commence et s’achève par la parole d’un conteur. Galaad raconte pour que survivent une ville engloutie et ceux qui l’ont habitée. Le théâtre possède déjà une fonction qui deviendra essentielle : faire revenir les absents et transmettre leur histoire aux vivants.

La première œuvre constitue ainsi moins un programme qu’une matrice.

 

De la satire à l’Histoire

Les pièces suivantes semblent d’abord rompre avec cet univers. Le Grand Jour, Le Meilleur des mondes… possibles ! ou Le Sang des abattoirs privilégient l’absurde, la satire, le rire et des dispositifs volontairement extravagants.

Mais les interrogations demeurent : la liberté, le conformisme, l’engagement, la solitude, la mort, la difficulté pour l’individu de préserver sa singularité au sein du groupe.

Avec Le Champ de l’oubli, le réel et la mémoire réinvestissent la scène. Puis viennent Le Traité, Trop tôt pour mourir, Le Crépuscule ou Le Vent de Mai.

Le dramaturge n’a progressivement plus besoin d’inventer des situations extraordinaires pour mettre ses personnages à l’épreuve : il découvre que l’Histoire en regorge.

Deux guerres traversent un même champ. Deux jeunes soldats deviennent ennemis avant même de se connaître. Deux anciens adversaires doivent réconcilier leurs peuples. De Gaulle, retiré à Colombey, dialogue avec Malraux à quelques mois de sa mort. Une génération de jeunes femmes voit le monde de son enfance disparaître avec Mai 68.

La fantaisie ne disparaît pas : elle devient reconstruction.

 

Rendre l’Histoire humaine

L’Histoire intéresse pourtant moins Lionel Courtot comme succession d’événements que comme force agissant sur des existences individuelles.

Un traité devient théâtral parce que deux hommes doivent apprendre à se parler.

Une guerre parce que deux jeunes gens qui ne se connaissent pas vont devoir se tuer.

Mai 68 parce que des jeunes femmes doivent décider comment elles veulent vivre.

De Gaulle parce que derrière le monument apparaît un homme confronté au temps, à la solitude et à sa propre disparition.

Trop tôt pour mourir résume particulièrement ce mouvement. Jules Peugeot et Albert Mayer pourraient n’être que deux noms : les premiers soldats français et allemand morts à la veille de la Première Guerre mondiale. Le théâtre leur restitue une famille, des rêves, des peurs et une individualité.

L’Histoire les avait transformés en catégories — Français et Allemand, ami et ennemi.

Le théâtre leur rend un visage.

L’Histoire devient intéressante lorsqu’elle redevient humaine.

Ce geste était déjà celui d’Ys : derrière la pécheresse de la légende et le roi chrétien, retrouver Ahès et Gradlon.

 

La contradiction, le crépuscule et la mémoire

Ce théâtre préfère la confrontation à la démonstration.

Foi et doute, action et retrait, ordre et révolte, idéalisme et désillusion, appartenance au groupe et liberté individuelle : lorsqu’un personnage affirme une vérité, un autre est presque toujours là pour lui répondre.

La vérité ne réside jamais tout à fait dans la bouche d’un personnage : elle circule entre eux. 

Cette attention portée à la contradiction explique aussi une méfiance récurrente envers les systèmes, les idéologies ou les foules lorsqu’ils réduisent les individus à des catégories. Face au collectif qui affirme, ce théâtre préfère souvent la conscience qui doute.

Il manifeste également une attirance particulière pour les êtres du crépuscule : ceux qui ont agi et doivent désormais comprendre ce qu’ils ont vécu.

Gradlon en fournit dès Ys une première figure : roi vieillissant, ancien guerrier, veuf, il voit son monde lui échapper. Bien plus tard, le de Gaulle du Crépuscule appartient à la même famille dramaturgique : les grands hommes deviennent particulièrement intéressants lorsque leur grandeur ne suffit plus à les protéger du temps.

Mais cette expérience concerne aussi les anonymes. Certains personnages semblent vivre un événement tout en pressentant déjà qu’il deviendra un souvenir. Ils sont, en quelque sorte, contemporains de leur propre souvenir.

De là naît l’une des obsessions les plus constantes de cette écriture : lutter contre la disparition.

Les êtres meurent, les amours passent, les régimes tombent, les générations oublient. Mais le théâtre peut momentanément inverser le mouvement du temps.

Les morts y parlent. Les absents reviennent. Une génération peut s’adresser à la suivante.

Le théâtre devient une machine de transmission.

 

Refuser au désastre le dernier mot

La mort, la perte et l’échec traversent ainsi toute l’œuvre. Pourtant, ce théâtre n’est jamais nihiliste.

Le rire y joue un rôle essentiel. D’abord arme de la satire, il devient progressivement une manière de supporter le tragique : il empêche la grandeur de devenir pompeuse, l’Histoire de devenir scolaire et la mort de devenir écrasante.

La satire utilise le rire pour atteindre le tragique ; le théâtre historique utilise le rire pour survivre au tragique.

Surtout, une forme d’espérance demeure.

Les guerres ont eu lieu. Les êtres aimés disparaissent. Les révolutions déçoivent. Les grands hommes meurent. Les mondes auxquels les personnages croyaient finissent par s’effondrer.

Mais quelque chose peut encore être sauvé : une parole, un souvenir, une œuvre, un geste transmis à ceux qui viennent après.

Le parcours de Lionel Courtot apparaît ainsi moins comme une succession de périodes que comme la recherche de formes différentes pour interroger quelques obsessions constantes.

La légende fournit d’abord la distance nécessaire.

Puis viennent la satire et l’absurde.

Enfin, l’Histoire réelle devient elle-même matière dramatique.

 

Sous ces formes successives demeure un même geste : rendre leur singularité aux êtres que les systèmes, le temps, le mythe ou l’Histoire menacent d’effacer.

Et peut-être une même question, présente dès la première œuvre :

qu’est-ce qui peut demeurer de nous lorsque tout le reste aura disparu ?

Ys apportait déjà une première réponse : une ville est engloutie, une fille meurt, un père reste seul — mais quelqu’un raconte leur histoire.

Des années plus tard, le théâtre de Lionel Courtot poursuit peut-être toujours ce même geste :

faire parler les absents, sauver quelque chose de ce qui fut et le transmettre aux vivants.

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